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Article paru dans FranceGuide 2003

Maître de la restauration
PAR JULIE LASKY

Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc
Intérieur du château de Roquetaillade et Château de Pierrefonds

 

Des flèches qui s'élancent vers le ciel, des tourelles crénelées, de riches vitraux et des arcs-boutants ornent certaines des attractions de France. Chaque année, des milliers de touristes viennent admirer la forteresse de Carcassonne et jettent des regards furtifs aux gargouilles de Notre-Dame de Paris. Pourtant, certains des vestiges sont en réalité plus récents que la machine à vapeur. Ils portent la signature de Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc (Paris 1814-Lausanne 1879), l'architecte controversé qui a restauré nombre de bâtiments gothiques français. Viollet-le-Duc, architecte autodidacte passionné par le style gothique, a influencé profondément notre perception du décor de la France médiévale, des remparts du Palais des Papes à Avignon au Château de Pierrefonds.
L'architecture gothique est née en France au XIIe siècle, mais à l'époque de Viollet-le-Duc, une grande part de ce patrimoine était en décrépitude. La Révolution française avait causé des ravages, et même lorsque les monuments avaient traversé le temps, leur style avait perdu son charme. « Pour les gens, il s'agissait des contorsions d'un esprit dérangé », explique Michael Lewis, professeur d'histoire de l'art, en parlant des entrelacs d'arches à dentelles et des faîteaux en bouton comme des choux de Bruxelles. Viollet-le-Duc a mis à jour la logique de chaque détail, contribuant ainsi à la vague néogothique qui allait déferler sur l'ensemble de l'Europe et sur l'Amérique au XIXe siècle. « Il nous a amenés à concevoir le style gothique comme un système structurel », estime le professeur Lewis. « Il en admirait l'intelligence. »
L'architecte a eu la chance d'entreprendre sa carrière quand la France investissait dans la restauration. En 1836, Prosper Mérimée, inspecteur des monuments historiques de France (et auteur de Carmen), classait les fresques murales gothiques de Saint-Savin, datant du XIIe siècle, parmi les premiers Monuments Historiques nationaux et Victor Hugo signait Le Bossu de Notre-Dame (1831), ce qui contribua à glorifier le style gothique.
Viollet-le-Duc fait ses premiers pas de restaurateur en 1840, avec la Basilique Sainte-Madeleine à Vézelay, un édifice roman du XIIe siècle qui se trouvait alors dans un tel état de délabrement que de grands arbres traversaient sa structure. En 1853, Viollet-le-Duc occupe déjà le poste d'inspecteur général des édifices diocésains, responsable des églises en ruine de Marseille à Strasbourg. Pour le guider dans son travail, il dispose d'abondantes ressources historiques, telles que des dessins, des peintures et des gravures représentant la France médiévale. « Lorsqu'on dit que toutes les cathédrales de France ont été retouchées par Viollet-le-Duc, on exagère », souligne l'historien de l'art Barry Bergdoll. « Mais à peine », ajoute-t-il.
Les faits saillants de la carrière de Viollet-le-Duc incluent la restauration des cathédrales de Narbonne, Amiens, Troyes, Reims, Saint-Michel, Clermont-Ferrand, Beauvais, Béziers et Évreux. Si un monument gothique n'a pas été restauré par Viollet-le-Duc de son vivant, il y a de fortes chances que le travail ait été accompli par un de ses disciples. Il a aussi été un auteur prolifique, signant des dizaines de traités sur l'art des arcs doubleaux (type d'arc croisé servant à renforcer une voûte), du vitrail et des charpentes. Amorcés en 1845 et s'échelonnant sur 19 années, les travaux de restauration de Notre-Dame de Paris ont été une véritable école pour une génération entière de restaurateurs.
Les réserves émises au sujet de Viollet-le-Duc concernent ses méthodes. Tandis que l'art de la préservation s'inventait au XIXe siècle, on se questionnait sur la manière dont il fallait traiter les parties endommagées ou manquantes d'un monument. La position de Viollet-le-Duc était sans équivoque : la recherche et l'imagination devaient combler les lacunes. C'est sans hésitation qu'il a fait disparaître les premiers arcs-boutants au monde, à Notre-Dame, pour les substituer par d'autres, plus efficaces et modernes. Et après avoir découvert que l'intérieur de Pierrefonds avait été peint de motifs colorés, il en a créé de nouveaux. Il a ainsi érigé des édifices complets, correspondant selon lui aux intentions des architectes originaux. Sa définition de la restauration est bien connue : « Restaurer un édifice, a-t-il écrit, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire, c'est le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné ».
Cette affirmation relevait de l'hérésie pour bon nombre de ses contemporains. En Angleterre, où les ruines médiévales plongeaient les poètes dans des accès de mélancolie créatrice, l'historien de l'art du XIXe siècle John Ruskin vantait les mérites de la moindre pierre brisée. « La restauration, soutenait-il, signifie la plus totale destruction qu'un édifice puisse souffrir. » Après une visite à Carcassonne, Henry James écrivait :
Pour ma part, je n'ai aucun doute; je préfère en tout temps ce qui est en mine, peu importe à quel degré, à ce qui a été reconstruit, peu importe avec quelle splendeur. Ce qui reste est plus précieux que ce qu'on ajoute : c'est la différence entre l'histoire et la fiction ».
Bien sûr, Viollet-le-Duc a fait plus que dépoussiérer des monuments. Bien après sa disparition, ses critiques continuaient de lui reprocher, entre autres faux pas, d'avoir plaqué une façade du XIIIe siècle sur la cathédrale de Clermont-Ferrand, datant du XIVe siècle, d'avoir transformé Pierrefonds en parfait cliché du château médiéval et d'avoir greffé des toits pointus aux tours de Carcassonne (on l'a également accusé d'avoir utilisé les mauvaises tuiles). Malgré tout, James arrivait à la conclusion que « la restauration de Carcassonne est splendide — une ville de conte de fées ».
Après une rétrospective du travail de Viollet-le-Duc, en 1980, au Grand Palais de Paris, nombreux sont les anciens critiques de l'architecte qui ne jurent plus que par lui. Après tout, est-il possible qu'il ait compris le Moyen Age mieux que quiconque? Les restaurateurs contemporains sont-ils en voie d'adhérer à ses principes? Ni l'un ni l'autre, estiment les historiens de l'art. Mais ce qui change, c'est la perception de la manière dont Viollet-le-Duc a su conjuguer l'histoire et le progrès.
Ses méthodes seraient difficiles à reproduire car elles surpassent les capacités de la plupart des architectes. D'après l'historien de l'art Michael Lewis : « Aujourd'hui, la préservation des monuments historiques implique une réhabilitation intégrale. Mais aux yeux de Viollet-le-Duc, si une corniche coulait, il allait de soi que l'architecte original l'aurait remplacée. Il avait pour principe de ne pas se laisser arrêter par les indices matériels ». Cette approche est à des années-lumière de l'approche systématique qui prévaut aujourd'hui, souligne Lewis, une approche qu'il qualifie de « restauration pour les sots ».

 

Château de Roquetaillade, Mazères

Construction originale : 1306; deuxième restauration : 1866.
En 1306, le Cardinal de la Mothe amorça la construction de ce qu'on appela alors le château « neuf » (les fortifications qui se trouvaient sur place dataient de l'ère préhistorique). Le château est la propriété de la même famille depuis 700 ans. Viollet-le-Duc a été engagé pour superviser les travaux de restauration du château et concevoir la luxueuse décoration intérieure. II a dessiné tous les meubles, les détails ornementaux et les carreaux de céramique du plancher et des escaliers.

Notre-Dame de Paris