Article paru en juin 1990 dans Point de Vue Images du monde
Roquetaillade
Le chef-d'oeuvre de Viollet-le-Duc
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On aime ou l'on n'aime pas Viollet le Duc. C'est un fait. Si ce personnage n'avait pas existé, nous aurions en France des petits tas de cailloux (et même de très gros) couverts de lierre ou servant de carrière à bâtir, dont on vous conterait l'histoire approximative : « Ici s'élevait jadis Notre-Dame de Paris ; la basilique de Vézelay, n'est plus, hélas qu'un tas de vieilles pierres. Tenez, cette cité fantomatique que vous apercevez au loin, ce fut au Moyen Age, la splendide cité de Carcassonne... Et voici Pierrefonds, dont les tours sont comme des puits béants... » Et l'on pourrait continuer hélas une longue énumération de châteaux privés qui, s'ils n'avaient un jour rencontrés Viollet le Duc, ne seraient plus désormais que de belles ruines envahies par les ronces.
Roquetaillade, une des plus belles constructions militaire du Moyen Age de la France du sud-ouest, ne fut jamais, à proprement parler une ruine. Il est même le plus formidable témoignage de ces constructions aux techniques nouvelles et importantes qui résument aussi l'histoire de la famille de la Mote dont le champ d'action, limité à l'étroit domaine bazadais au XIIe siècle, se trouva élargi, grâce à ses liens avec les premiers pontifes avignonnais, aux sphères dirigeantes de l'Eglise. Ainsi ont pu être conçus et bâtis les éléments les plus intéressants de ce groupe exceptionnel de monuments féodaux. A d'autres époques de prospérité se situent également les travaux d'embellissement du «Château Neuf», par rapport au « Château Vieux », laissé à l'abandon : sous les Lansac au XVIIe siècle, sous les Mauvesin, bénéficiaires de l'expansion vinicole du second Empire, au XIXe siècle.
« Un rêve médiéval... »
Au fond, la grande chance de Roquetaillade c'est d'être resté habité durant toute la fin du Moyen Age et l'époque classique. C'est en mai 1864 et sur la recommandation de l'historien bordelais Léo Drouyn que le marquis Lodoïs le Blanc de Mauvesin et son épouse, née Galard de Béarn, font appel à Viollet le Duc pour restaurer et aménager, grâce aux importants revenus de leurs domaines vinicoles en Médoc, leur château de Roquetaillade, choisi parmi toutes les autres propriétés car seul susceptible, semble-t-il, par son passé prestigieux et ses possibilités d'agencement de leur faire vivre, une fois transformé, selon l'heureuse formule de Philippe Jullian, « un rêve médiéval capable de compléter jusqu'au moindre détail le décor de leurs illusions ».
Faut-il considérer comme un bien l'argent qui coulait alors à flots dans cette direction, dans la mesure où il a permis le sauvetage et la conservation d'un tel monument ? Oui, sans hésitation et ce ne sont pas les propriétaires actuels qui me contrediront, alors qu'ils ont la chance, au milieu de l'océan de charges et d'entretien d'une telle maison, de s'en tirer au minimum, car ce qui a été fait a été fait solidement et n'est plus à faire.
Les Mauvesin sauvent le patrimoine
Car la vie de Roquetaillade est une longue suite de chances : propriété depuis le XVIe siècle de la famille de Lansac qui l'avait aménagé au goût du jour en y faisant des travaux d'embellissement dont il ne reste aujourd'hui que trois belles cheminées, toujours en place, sauvées à temps des destructions de la période révolutionnaire, le château était revenu en 1807 par voie d'héritage et de mariage à Hippolyte Le Blanc de Mauvesin (1787-1860), époux de Marie-Joséphine de Laborie (1791-1860).
La partie dite «Château Neuf», qui n'avait jamais cessé d'être habitée, était cependant en fort mauvais état et nécessitait de ce fait quelques aménagements rendus plus urgents encore par le mariage, le 18 juin 1849, de Lodoïs François Hippolyte de Mauvesin avec Marie-Geneviève de Galard de Béarn. Des travaux entrepris en 1849 et 1851, sous la direction de l'architecte bordelais Périé, avaient eu pour but d'offrir un cadre plus décent aux nouveaux mariés qui, en 1860, héritaient de Roquetaillade et d'un patrimoine considérable, constitué encore par des propriétés en Lot-et-Garonne, Bazadais, qui les mettait à la tête d'une fortune estimée à 2 500 000 francs-or, propice à toutes les folies.
Les portraits de ce couple, idéal sous tous les rapports, sont conservés au château de Roquetaillade avec la piété et la vénération que l'on imagine. Un ménage dans la force de l'âge, disposant d'importants revenus et largement bénéficiaires de l'expansion vinicole du second Empire. Quoi de plus tentant alors à un moment où le Bordelais, comme la France tout entière est prise d'une frénésie de bâtir en liaison avec un nouvel mais éphémère âge d'or, que d'avoir une demeure qui soit à la hauteur de leur rang et de leur richesse et qui, de plus, pourrait témoigner de l’ancienne splendeur de la famille de Gaillard de La Mote grâce à eux retrouvée ? C'est pourquoi, le programme dont ils n'avaient pas pesé, au départ, tout ce que sa réalisation allait entraîner de contraintes, de fatigue et surtout de dépenses, devait être d'une ampleur considérable, combinant la restauration d'un grand ensemble historique, la création de riches intérieurs propices à une brillante vie de société et l'aménagement d'un parc, le tout requérant les soins d'un architecte de renom.
Rosalind de Baritault
Nous y voilà : alors laissons la parole à Rosalind
de Baritault, la plus française de tous les sujets de sa Gracieuse Majesté
britannique, en même temps que la grande-prêtresse de Roquetaillade
dont elle connaît l'histoire depuis de si longues années :
« Rien d'étonnant à ce que la famille Mauvesin ait choisi
Viollet le Duc pour réaliser ses rêves. C'était non seulement
l'architecte le plus prestigieux de son temps, l'homme de Pierrefonds, de Carcassonne,
de Notre-Dame de Paris, mais aussi le grand prêtre du retour au Moyen
Age (...). Il élabora un projet et en confia la réalisation à
un proche collaborateur, l'architecte Edmond Duthoit. Les travaux commencèrent
en 1866, avec une interruption de 1870 à 1874, due à la guerre.
Les deux architectes travaillèrent en relation très étroite.
On connaît les diverses étapes de leur travail par les nombreuses
notes rédigées par Mme de Mauvesin, ainsi que par sa correspondance,
conservées à Roquetaillade. A Viollet le Duc reviennent la restauration
du château lui-même, la construction du grand escalier et sa décoration,
ainsi que la salle à manger avec tout son mobilier et son décor.
Quant à Duthoit, on peut certainement lui attribuer, mais toujours sous
la direction du maître, la décoration, le mobilier de la chambre
verte (dont on dit, aujourd'hui, qu'elle est hantée...) et celui de la
chambre rose. »
La chapelle est uniquement l'œuvre de Duthoit et se distingue par son style «oriental» qui apporte une note d'exotisme sous le ciel bazadais. Le parc ne fut jamais terminé, mais les arbres centenaires sont florissants. Les difficultés de l'époque – guerre de 1870 et crise viticole – épuisèrent les Mauvesin vieillissant et diminuèrent leurs revenus. Ils eurent alors cette phrase magnifique : « Nous serions si riches sans cette énorme dépense. »
Pour la courageuse petite Anglaise, ce n'était pas le mot de la fin. Jean-Pierre Baritault lui a appris à aimer Roquetaillade comme sa propre maison.
Solide Gascon, éleveur de vaches bazadaises, il s'occupe
de remettre en valeur un vignoble de rouge et de blanc. Et puis, il a eu l'idée
de créer un musée paysan : «la Métairie» où
il a reconstitué avec amour des intérieurs ruraux d'il y a cent
ans, merveille d'authenticité et de culture. Et il garde en mémoire,
cette phrase de Viollet le Duc : « En règle générale,
défiez-vous des sociétés archéologiques comme du
feu d'abord, des curés ensuite, puis des architectes en troisième
lieu... »
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